
A Teleghma, dans la wilaya de Mila, la récolte d’ail est en cours et le marché de gros de la ville ne désemplit pas. La récolte s’avère exceptionnelle et devrait assurer l’autosuffisance du pays.
Il y a une dizaine d’années, alors que l’ail en provenance de Chine inondait le marché local, cela restait de l’ordre du défi. Depuis, la filière locale bénéficie d’efficaces barrières douanières à l’importation.
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Dans les champs, une petite dizaine de jeunes ouvriers forment des bottes d’une quinzaine de plants à partir de l’ail déterré après le passage d’un tracteur. D’un geste, ils lient les bottes avec un bout de ficelle.
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A proximité, un agriculteur filme la scène et se félicite de la récolte de l’année.
« Une grande richesse bien meilleure que l’ail de Chine. Il n’y a pas mieux que l’ail produit ici », lance-t-il, tout en désignant les bottes d’ail alignées au sol. Puis il ajoute puis l’horizon : « regardez tout autour de vous ces surfaces plantées d’ail ».
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A Teleghma, ces surfaces dédiés à l’ail sont en effet impressionnantes et de loin, elles ressemblent à des champs de blé. Des champs quasiment récoltés à la main tant les engins sont rares dans la région.
L’agriculteur encourage l’équipe au travail et leur lance : « allez, dépêchez-vous pour qu’on puisse charger ».
La tâche est harassante, faute de bras locaux, des agriculteurs ont recours à de la main-d’œuvre sub-saharienne. Depuis quelques années, les agriculteurs de la région ont introduit des planteuses d’ail.
Cependant, concernant la récolte par bottes, le nettoyage des gousses ainsi que leur tri restent manuels. L’enjeu est énorme dans la mesure où les surfaces se comptent en centaines d’hectares.
Avant en Algérie, l’ail venait de Chine
La filière ail revient de loin. En 2016, Mohamed Djazy, président d’une coopérative de producteurs d’ail à Teleghma confiait en 2016 à la Télévision algérienne : « on a semé une faible quantité, seulement 800 hectares ».
« Il faut comprendre l’agriculteur. Quand il prend la décision d’investir dans la production et qu’en fin de campagne, il ne rentre pas dans ses frais, l’année suivante il hésite à cultiver plus de surfaces», enchaîne-t-il.
Puis, il conclut : « L’agriculteur a peur. Assurez-lui la vente, il vous assurera la production ». Il précisait, cette année plus de 1 8OO hectares ont été semés.
Belkheir Menacer, un producteur, confirmait ces propos : « nous avons peur de l’ail importé de Chine ». « En 2015, comme il y avait un manque d’ail, l’année suivante, nous avons fait des efforts pour en produire. Mais il y a eu des importations. »
Des importations évoquées en octobre 2025 par le président Abdelmadjid Tebboune : « Auparavant, l’Algérie importait de l’ail de Chine ! ». Il faisait remarquer que l’importation de produits électroniques pouvaient se comprendre, mais concernant de l’ail, « on ne pouvait pas tomber plus bas ».
C’est en janvier 2019 que dans la liste des produits importés concernés par le Droit additionnel provisoire de sauvegarde (DAPS) l’ail figurait avec un taux exceptionnel de 120%.
L’année suivante, Messaoud Bekah, directeur au ministère du Commerce confirmait lors d’un entretien avec la presse que des mesures avaient été prises pour préserver la production locale d’ail en indiquant qu’il est « désormais interdit d’importer ce produit tout au long de l’année, afin d’encourager et d’intensifier la production ».
Enfin rassurés, ce sont 2 500 hectares d’ail que les agriculteurs de Mila ont plantés en 2023.
Chambres froides et spéculation
La protection de la filière locale a permis une production de l’ordre de 2 millions de quintaux contre 1,7 million lors de saisons précédentes.
La construction de chambres froides permet aujourd’hui une meilleure conservation des surplus d’ail.
A Teleghma, Athmani Farid déclare acheter jusqu’à 30 000 quintaux d’ail aux agriculteurs pour les mettre en chambre froide.
En 2023, il expliquait à la chaîne web Filaha de la Chambre nationale d’agriculture s’être lancé dans ce type d’activité depuis plusieurs années : « on laisse sécher les bottes d’ail durant un mois, puis on coupe la tige. Ensuite, les gousses sont nettoyées, triées puis mises en chambre froide. »
Ce grossiste dispose d’un immense terrain entouré d’un mur où s’entassent des monceaux de bottes d’ail et où se dressent 3 hangars. A l’époque, il déclarait travailler avec l’Office national interprofessionnel des légumes et des viandes (Onilev) dans le cadre du Système de régulation des produits de large consommation (Syrpalac) et employer jusqu’à « 150 ouvriers ».
Cet office établit des contrats avec les propriétaires de chambres froides qui sont rémunérés selon un cahier des charges spécifique.
L’Onilev opère régulièrement des déstockages afin d’approvisionner le marché comme en 2021 dans le but de pallier la période de soudure s’étalant de la fin décembre à mars.
Lors de la récolte, les prix de gros de l’ail chutent. En 2025, au marché de gros de Teleghma, les pick-up lourdement chargés de bottes d’ail ne trouvaient pas preneurs.
Sur les réseaux sociaux, les producteurs indiquent que la botte d’ail revenait entre 70 à 80 DA alors qu’on ne leur en offrait que 20 à 25 seulement. Des producteurs inquiets alertent les autorités et demandent « d’ouvrir l’exportation ».
Co-rédactrice en 2014 d’une étude sur la filière oignon au Maghreb, l’agro-économiste Caroline Lejars souligne que « les détaillants et les revendeurs en gros, récupèrent des marges bien supérieures à celles des agriculteurs. »
Aussi, fait-elle remarquer que « L’organisation des producteurs autour de zones de stockage et d’activités de commercialisation permettrait de limiter le nombre d’intermédiaires, d’accroître le profit des agriculteurs et de modifier les rapports de négociations souvent asymétriques entre agriculteurs et commerçants. »
Mohamed Djazy indiquait en 2023 à la chaîne Filaha : « Seuls 2% des producteurs disposent de moyens de stockage, il faudrait que ce soit au moins 30% ». Seuls les commerçants peuvent stocker, ils en ont les moyens ».
Il semble avoir été entendu. En septembre 2025, les pouvoirs publics ont annoncé l’octroi de prêts aux agriculteurs souhaitant investir dans des chambres froides et le stockage de produits agricoles.
Explosion des coûts de production
Outre le stockage, Mohamed Djazy souligne en 2023 que le coût de production d’un hectare revient entre 150 à 160 millions de centimes et jusqu’à près de 200 millions de centimes si on compte les frais de récolte de 25 à 30 millions de centimes. Il ajoute que le prix des intrants a triplé : « ce que tu achetais à 100, aujourd’hui tu l’achètes à 300 ».
Quant à la main d’œuvre, Mohamed Djazy déplore que « s’il n’y avait pas la main d’œuvre d’origine sub-saharienne, on ne s’en sortirait pas. » Il ajoute qu’il s’agit de travail à la tâche, le quintal ramassé est payé 800 dinars. Il admire cette main d’œuvre : « certains travailleurs arrivent à gagner 10.000 dinars par jour » mais regrette le peu d’intérêt de la main d’œuvre locale.
Quant à la mécanisation, il indique que si les engins qui déterrent et lient automatiquement les bottes existent, ils restent trop chers : « il faudrait qu’on puisse en acheter par l’intermédiaire d’un prêt remboursable sur plusieurs années ».
Mohamed Djazy est à l’origine de la création d’une coopérative de services. Celle-ci a proposé aux producteurs locaux de vendre leurs produits par ce biais.
Mais, fait-il remarquer, « chacun veut vendre tout seul et beaucoup ont perdu ». Il explique que seule la coopérative protège l’agriculteur de la fluctuation des cours et qu’elle peut vendre engrais et produits phytosanitaires. »
Cependant, un des administrateurs de la coopérative explique que la TVA renchérit leur montant aussi certains producteurs préfèrent s’approvisionner auprès de revendeurs privés.
Des semences qui viennent de l’étranger
La récolte quasi manuelle de l’ail réduit la compétitivité de la filière, mais c’est également le cas du poste semences. Si une partie de celles-ci viennent de l’étranger une grande partie du reste est constituée de semences de ferme.
En 2022, le producteur d’ail, Rabal Tourchi d’Oum el Bouaghi confiait à Ennahar TV : « On produit de la semence à partir de notre production. On garde de l’ail qu’on replante l’année suivante.»
Si l’emploi de ce type de semences réduit le recours aux semences importées, la qualité des semences utilisées n’est pas garantie.
Contrairement aux grains des céréales, les gousses d’ail sont propices à l’infection par des parasites. Seules les semences certifiées « assurent un rendement supérieur de 25 à 30 % » indique la marque « L’ail Drômois », un Groupement d’Intérêt Economique (GIE) regroupant en France des agriculteurs spécialisés dans cette culture.
Comme pour les semences de pommes de terre, seule la culture in vitro de bourgeons prélevés sur des plants permet de produire des bulbes sains. Des bulbes d’abord cultivés et contrôlés durant 4 ans sous serre à l’abri des insectes potentiellement porteurs de virus puis cultivés en champ avec l’élimination systématique des plants virosés.
Dans le cas de la production de plants de bananes, ce type de démarche est actuellement en cours au Centre de Recherche en Biotechnologie de Constantine suite à la demande de producteurs locaux.
Comme pour les dattes Deglet nour et leur terroir de Tolga, l’ail de Teleghma est spécifique d’un lieu précis et d’un savoir-faire tout particulier.
Le gestionnaire du marché de gros de la ville indique que les acheteurs proviennent de toutes les régions d’Algérie. Aussi, cet ail pourrait être éligible à une Indication Géographique Protégée (IGP) à condition que les producteurs rédigent un cahier des charges comme c’est le cas depuis 2008 des producteurs de l’« Ail de la Drôme » qui vont jusqu’à faire vérifier leurs normes qualité par l’organisme indépendant Bureau Veritas.
Compétitivité de la filière ail
Que ce soit pour la production de pomme ou de tomate de conserve, les producteurs algériens d’ail bénéficient de barrières douanières sous forme de DAPS. Par définition, ceux-ci sont provisoires. Dans le cas des pommes, des consommateurs se plaignent du prix élevé des pommes locales.
Les mesures de sauvegarde des agriculteurs algériens sont parfois dénoncées et attaquées par des producteurs français. En février 2017, Christian Estrosi, président de la région Provence-Alpes-Côte-d’Azur, a saisi le premier ministre français, afin de demander aux autorités algériennes qu’elles reviennent sur leur décision de réduire l’importation de pommes françaises.
En février 2025 des dirigeants français de la coopérative laitière d’Isigny Ste ont dénoncé la réduction des exportations de poudre de lait vers l’Algérie en ces termes : « avec l’Algérie, tout est fermé » et évoquait l’Accord d’association entre l’Algérie et l’Union Européenne : « il y a pourtant un accord de libre-échange entre l’Algérie et l’UE, donc c’est illégal ».
Face à un hypothétique retour de la concurrence de l’ail importé, la filière locale se doit d’améliorer sa compétitivité tant au niveau des prix que de la qualité de ses produits. L’organisation de cette filière autour d’une IGP pourrait y contribuer.