Le 24 mai dernier, Abdelmadjid Tebboune était nommé premier ministre. En à peine un peu plus de 2 mois, ce qu’on pourrait appeler le style ou la « méthode Tebboune » se sont précisés. Force est de constater que la méthode de gouvernement du nouveau Premier ministre, qui était pourtant précédé d’une réputation de négociateur et de partisan du dialogue, s’est révélée, au moins au cours de cette première étape, assez fortement conflictuelle.
L’objet des conflits et des mises en cause à répétition qui ont animé la chronique économique nationale depuis deux mois est en réalité assez précis. Il ne se limite pas à ce qu’on pourrait appeler le « feuilleton de l’été » qui a opposé spectaculairement le Premier ministre au président du FCE, Ali Haddad. Il a pris la forme plus largement d’un « questionnement » sur le rôle , l’action et la place des opérateurs économiques privés dans l’économie nationale .
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Des licences pour lutter contre « les parasites de l’importation »
Avant même sa désignation au poste de Premier ministre et alors qu’il n’était encore « que » ministre du Commerce par intérim , Abdelmadjid Tebboune avait commencé, en février dernier, par dénoncer « les parasites et l’importation anarchique qui nous conduiront vers le Fonds monétaire international et la Banque mondiale ».« L’Algérie n’est pas un déversoir des produits d’importations », avait-il ajouté
Fin février, M. Tebboune passait à une étape plus concrète en annonçant la volonté du gouvernement d’élargir la liste des produits dont l’importation est réglementée. Au mois d’avril, il affirmait que ce sont « tous les produits (sic) qui devraient être concernés progressivement par les licences d’importation ».
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Ce vaste programme de « restructuration complète du commerce extérieur national », selon l’expression de M. Tebboune lui-même, est en cours de réalisation depuis son accession au poste de Premier ministre. Il a eu pour conséquences, entre autres, de fragiliser fortement de très nombreuses entreprises privées contraintes de réduire leurs activités et de licencier leur personnel « en perturbant », comme le soulignait Mouloud Hedir dans une interview récente à TSA, « l’exercice d’activités légalement établies ».
Mise en accusation publique de la filière automobile
Importations déguisées, taux d’intégration insuffisant et maquillé, flambée des prix des véhicules. Dès le mois de juin dernier, en quelques phrases, le ministre de l’Industrie et des Mines, Mehdjoub Bedda, éreintait littéralement la gestion du dossier « montage » des véhicules en Algérie par son prédécesseur Abdeslam Bouchouareb.
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Une mise en cause directe et publique des opérateurs économiques algériens et étrangers qui ont décidé depuis un peu plus de 18 mois de franchir le pas de l’investissement dans l’industrie automobile en Algérie. On notera au passage que cette mise en accusation publique s’est effectuée sans aucun préavis et sans aucune concertation préalable avec les opérateurs concernés .
Dans une interview récente à TSA, Mme Latifa Turki Liot, présidente de l’Union nationale professionnelle de l’industrie automobile et mécanique (UPIAM) rappelait très opportunément que « le cahier des charges existant indique que le constructeur doit atteindre un taux d’intégration de 15% sous 3 ans et 40% sous 5 ans à compter de la mise en production. La mise en production de l’usine Renault date de novembre 2015, celle de l’unité de Hyundai de Décembre 2016 et l’usine Volkswagen de Relizane a été inaugurée à la fin de la semaine dernière ».
« Je pense, ajoutait la présidente de l’UPIAM, qu’il faut sortir des débats stériles et avancer sur la feuille de route sectorielle tout en réunissant les trois parties (gouvernement, constructeurs et sous-traitants) autour d’une vision commune et partagé ».
Mises en demeures : Ali Haddad clairement ciblé
Personne n’a oublié l’épisode des « mises en demeure » adressées spectaculairement au début du mois de juillet à différents opérateurs économiques nationaux et étrangers, pour la plupart privés. Elles concernent principalement des projets d’investissements relevant des secteurs des travaux publics et de l’hydraulique.
En dépit des dénégations tardives et toutes récentes du ministre des Travaux publics, le caractère extrêmement détaillé et précis, au dinar près, des informations rendues publiques sur les contrats et les avances dont a bénéficié le groupe ETRHB de Ali Haddad, donnent clairement à penser qu’on avait affaire à une offensive dirigée contre le patron du FCE dans le but de le discréditer.
On connait la suite : la réponse technique du groupe ETRHB qui sème le doute et les membres du gouvernement qui font marche-arrière en évoquant une « démarche administrative normale ».
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Un « gouffre financier » dans l’industrie manufacturière ?
Cette semaine, c’est au tour de l’ensemble de la filière du montage industriel dans le domaine à la fois de l’électronique , de l’électroménager et de l’automobile de se retrouver sur la sellette. La méthode reste la même .
Sans le moindre préavis et sans la moindre concertation avec les opérateurs concernés qui sont dans leur immense majorité des entreprises privées, le ministère de l’industrie de M, Mehdjoub Bedda évoque dans des communiqués publics un « manque à gagner fiscal » ainsi que des « importations massives et croissantes » sans contrepartie significative « en matière de taux d’intégration industriel, de création d’emplois ou de flux d’exportations ».
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Des irrégularités dans les exportations de produits alimentaires
On pourrait citer encore plusieurs exemples de ce qui apparaît comme une offensive en règle du gouvernement Tebboune contre les opérateurs économiques privés et qui se déroule au rythme d’un Conseil interministériel (CIM) par semaine. Mentionnons seulement pour terminer le CIM du 24 juillet dernier juillet qui évoquait en termes clairs des « irrégularités » et des « dysfonctionnements » dans le domaine de l’exportation des produits alimentaires « utilisant des intrants subventionnés ». Conclusion de cette réunion : une Commission a été créée qui « est appelée à élaborer un rapport détaillé sur cette problématique dans un délai d’un mois ».
Le lendemain de cette réunion, le président de l’Association nationale des exportateurs algériens (Anexal), Ali Bey Nasri, réfutait l’existence d’« irrégularités » dans les opérations d’exportation de produits alimentaires. « Le seul produit subventionné exporté concerne les pâtes alimentaires », explique-t-il en précisant que « 95% des exportations des pâtes sont l’œuvre des principaux producteurs qui se comptent sur les doigts d’une main, à savoir les groupes Sim, Metidji (Safina), Sopi (Mama) et, à un degré moindre, Benamor ».
« Ces exportateurs ne posent pas de problèmes car ce sont eux qui importent le blé. Il s’agit d’un régime cadré. Ils importent, fabriquent et réexportent », précisait M. Nasri qui ajoutait que ces exportations portent sur un montant dérisoire de 5 millions de dollars en 2016.
Comme la plupart des observateurs de la scène économique algérienne au cours des derniers mois, le représentant de l’Association des exportateurs algériens ne cachait pas sa surprise devant les mises en cause publiques du gouvernement. Il a appelé à une concertation entre les pouvoirs publics et les opérateurs économiques dans le but de favoriser le développement des exportations non pétrolières .
Malaise chez les opérateurs privés
La démarche et les méthodes utilisées par les membres du gouvernement de Abdelmadjid Tebboune semblent avoir créé un réel malaise au sein du secteur privé national. Cette semaine, le FCE lançaient une campagne de publicité institutionnelle qui aurait été inimaginable voici encore quelques mois .Elle rappelle que l’organisation patronale compte désormais plus de 4000 entreprises, emploie 300.000 personnes et génère un chiffre d’affaires supérieur à 4000 milliards de dinars.
Mais les entreprises algériennes ne sont pas les seules concernées. Un rapport de la commission des affaires européennes du Sénat français, publié fin juillet, notait : « Plusieurs entreprises européennes installées sur le territoire algérien font aujourd’hui état d’une absence de visibilité pour leur activité à moyen terme et d’une profonde insécurité juridique ».
Entre le monde de l’économie et le gouvernement Tebboune , l’ambiance au cours des derniers jours semble plutôt à l’apaisement. La Tripartite du 23 septembre prochain devrait être l’occasion de se dire quelques vérités. Mais le 23 septembre est encore loin et l’équipe qui entoure M. Tebboune pourrait encore avoir d’ici là -qui sait ?- quelques nouvelles occasions de nous expliquer tout le bien qu’elle pense du secteur privé.