
Entre histoire familiale, témoignages et archives, une enquête revient sur un massacre oublié de la guerre d’Algérie. L’autrice et documentaliste algéro-belge Safia Kessas et l’historien français Fabrice Riceputi retracent les événements dramatiques du 23 mai 1956 dans trois villages de Kabylie, à partir de recherches et de récits de survivants.
Ils lèvent le voile sur un drame peu connu de la guerre d’Algérie qui révèle une nouvelle fois les atrocités commises par la France pendant la colonisation. Un travail qui interroge la mémoire encore vive de ces violences dans les villages concernés.
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Safia Kessas et Fabrice Riceputi ont coécrit le livre « Un massacre en Kabylie, Algérie 1956 ». Dans cet ouvrage, la journaliste et l’historien ont mené une enquête inédite, partant de l’histoire familiale de Safia Kessas, dont la famille a subi le massacre du 23 mai 1956 dans trois villages de la vallée de la Soummam : Ighzer Amokrane, Tazmalt et Asouel.
Un travail de longue haleine qui révèle que 75 hommes ont été tués par l’armée française durant cette expédition punitive. Près de 200 femmes des villages ont été rassemblées dans une mosquée. Elles ont été dénudées et violées.
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Dans un entretien accordé à TSA, Safia Kessas et Fabrice Riceputi reviennent sur leur enquête. Pour l’historien Fabrice Riceputi, le livre mêle une histoire intime et collective. « Il remonte le fil de nos parcours jusqu’à mettre au jour un massacre commis par l’armée coloniale française le 23 mai 1956 », détaille-t-il.
Pour lui, ce massacre est « très exemplatif de la manière dont la population civile était réprimée durant cette période ». La répression a eu lieu le 23 mai à partir de 4 heures du matin. « L’armée française est arrivée avec un avion et des gardes mobiles », raconte-t-il.
Douze heures plus tard, 75 cadavres ont été dénombrés dans les rues de ces villages. Ces hommes, précise-t-il, « ont été tués parce qu’ils figuraient sur une liste détenue par l’officier qui dirigeait les opérations ».
Les femmes ont également été victimes. Les recherches révèlent que « l’armée française s’était livrée à un outrage extrêmement violent à leur égard », notamment dans une mosquée. Dans ce récit, on constate que les zones rurales ont également été touchées. « Le sort des ruraux algériens a été très dur et beaucoup moins connu ».
Pour Fabrice Riceputi, ces faits s’inscrivent dans la « pacification » telle que définie par les autorités françaises de l’époque, visant à dissuader les civils d’aider les combattants de l’Armée de libération nationale
Il rappelle que cette opération « n’est pas isolée » et s’est prolongée par d’autres formes de répression, notamment les déplacements forcés vers des camps de regroupement.
Un livre qui vient, selon lui, combler un manque dans l’historiographie de la guerre d’Algérie. « La mémoire de ces drames reste présente dans presque tous les villages d’Algérie », affirme-t-il, estimant qu’« un important travail reste encore à faire pour les historiens ».
Safia Kessas, dont la famille a été victime de ce massacre, s’est également exprimée.
Safia Kessas revient sur son enquête personnelle
La journaliste belgo-algérienne revient sur l’origine de son enquête, qui part d’une histoire familiale. Issue de la diaspora algérienne en Belgique, c’est en s’intéressant à ses origines qu’elle découvre l’existence de ce drame oublié.
« En tirant les fils de notre histoire familiale, j’ai découvert l’existence de ce massacre dans la région dont je suis originaire », confie-t-elle à TSA. Un long travail de recherche a ensuite commencé, en partant notamment de son père. Pour mener à bien ses recherches, elle a consulté des archives militaires françaises et lu de nombreux ouvrages. Safia s’est ensuite rendue en Algérie pour interroger les survivants de ce massacre.
« J’ai voulu retrouver les archives militaires françaises qui parlaient de ce massacre. Il fallait retrouver les derniers témoins et les derniers survivants », explique-t-elle. Un travail de recherche visant à « comprendre d’où viennent les traumatismes importés par nos parents en Europe », explique Safia Kessas à TSA.
Même si des documents inédits ont permis de lever certaines zones d’ombre, Safia Kessas n’est pas arrivée au bout de ses découvertes. Certains militaires ont notamment refusé de témoigner. « Il y avait encore beaucoup de choses à découvrir autour de ce massacre », témoigne-t-elle.
Préfacé par Edwy Plenel et publié aux éditions La Découverte, « Un massacre en Kabylie, Algérie 1956 » n’est pas seulement une enquête; il est aussi décrit comme un livre de réparation et de transmission par les auteurs. Safia Kessas insiste sur l’importance du travail de mémoire, « se réapproprier son histoire permet de se réapproprier sa propre parole », indique-t-elle.
« Il faut arrêter de nous dire de passer à autre chose. On passera à autre chose le jour où les violences coloniales et le déni de cette parole auront cessé », conclut la journaliste.