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Pourquoi le paiement par carte bancaire tarde à se généraliser en Algérie

À côté des inévitables « ouvert » ou « fermé » ou encore l’occasionnel « soldes », certains magasins d’Alger affichent depuis quelque temps sur leurs portes vitrées une énigmatique pancarte : « CIB ».

Comprendre : ici vous pouvez régler vos achats par carte bancaire. Des grandes surfaces, des agences de réservation de billets d’avion, mais aussi des commerces ordinaires ont introduit ce mode de paiement.

TPE obligatoires dans les commerces

En vertu de la loi de finances 2018, entrée en vigueur le 1er janvier, tous les commerçants ont l’obligation de se doter d’un terminal de paiement électronique (TPE).

Des clients se mettent aussi au paiement par carte et ceux qui l’ont essayé en sont subjugués. « Franchement, c’est une révolution. Je n’ai plus besoin de prendre de grosses sommes sur moi. J’évite au moins le risque de me faire voler, avec toutes ces agressions auxquelles on assiste. Partout où c’est possible, je règle mes achats par carte. C’est plus rapide et plus sûr. J’espère pouvoir le faire partout, pour tous mes achats », s’enthousiasme Fahima, enseignante, la quarantaine, qui fait bien préciser : « Partout où c’est possible ».

Car ce mode de paiement est encore au stade du balbutiement. Aux caisses des supermarchés, des supérettes ou d’autres commerces, le cash est toujours le moyen le plus utilisé, sinon le seul.

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Sanctions 

Il est vrai que des mesures répressives sont prévues dans le texte de loi précité, notamment une amende de 50 000 dinars pour ceux qui ne s’y conforment pas au bout d’une année, mais il reste que les TPE n’emballent pas. 12 000 terminaux seulement ont été installés pour environ 1.5 millions de commerçants inscrits au Registre de commerce.

Il y a d’abord le problème posé par le prix d’acquisition de cet appareil, de la taille d’un grand téléphone portable. Il existe plusieurs gammes, pour tous les types de commerçants.

Le TPE de moyenne gamme coûte environ 50 000 DA (équipement, logiciel et garantie de 3 ans). Pour les grandes surfaces, qui  nécessitent d’être équipées de solutions de monétique intégrée, ça coûte évidemment beaucoup plus.

« C’est une bonne chose de vouloir aller vers le paiement électronique, pour des raisons de sécurité, de traçabilité des transactions et surtout un moyen efficace de lutter contre l’informel. Mais l’État devrait faire un effort pour le généraliser. Les commerçants ont assez de frais comme ça. La location, les impôts, la sécurité sociale… Si l’État mettait l’appareil gratuitement à la disposition des commerçants, personne n’aura plus d’excuses », suggère Mahfoud, opticien au centre d’Alger.

Un enjeu important

Même si l’enjeu est important pour les pouvoirs publics, car il s’agit d’un pas important qui aura été fait dans le processus de bancarisation de l’économie, il n’en demeure pas moins que l’État ne peut prendre en charge l’acquisition des TPE.

La facture risque d’être trop salée : 50 000 dinars en moyenne, à multiplier par le nombre de commerçants en activité, soit 1.5 millions environ, le compte donne le tournis.

Il est utile de noter que même dans les pays où ce mode de paiement est très répandu, en Europe par exemple, ce sont aussi les commerçants qui prennent en charge l’acquisition du terminal.

En France, son prix varie entre 400 et 700 euros et la souscription à un contrat de maintenance peut coûter entre 120 et 200 euros par an.

Ce qui n’empêche pas les commerçants de ce pays d’adopter le TPE comme le premier mode de règlement des transactions. « Dans ces pays, le commerçant acquiert de son propre gré le TPE pour doper ses ventes. Ce sont les clients qui exigent à payer par ce mode. L’économie est très bancarisée et les gens ne trimballent plus les billets de banque. Nous aussi nous ferons la même chose si nos clients demandaient à payer par carte. Ce qui n’est pas le cas pour le moment », explique un autre commerçant, un disquaire, toujours dans le centre d’Alger.

« Le Groupement et ses membres mettent en place une organisation pour prendre en charge les besoins des commençants en équipement, notamment par la création d’une société interbancaire chargée de l’acquisition et l’installation des TPE », révèle Madjid Messaoudene, directeur général du Groupement d’intérêt économique (GIE), organe de régulation de la monétique créé par l’ensemble des banques commerciales en activité en Algérie.

De son côté, Algérie Poste a lancé un appel d’offres en janvier dernier pour l’acquisition de 50 000 TPE, qui seront sans doute installés aux guichets de toutes les agences postales pour le paiement électronique des factures de consommation d’eau et d’énergie et d’autres opérations postales. La généralisation de ce type de paiement nécessite en effet la conjugaison des efforts de toutes les parties.

Néanmoins, l’acquisition et l’installation du terminal ne signifie pas forcément la bancarisation des ventes. Comme dans ce grand magasin de Bir Mourad Raïs, sur les hauteurs d’Alger, où le caissier nous confirme que ce n’est pas encore l’engouement pour le paiement par carte. Il faut d’abord que les gens disposent d’une carte bancaire et se décident surtout à l’utiliser.

Pour la carte, beaucoup d’Algériens la détiennent et les chiffres officiels le confirment.

La carte interbancaire de retrait et de paiement (CIB) a été lancée en 2006 par l’opérateur technique de la monétique, la Société d’automatisation et de transaction interbancaire et de monétique (SATIM).

Simultanément, presque toutes las agences bancaires ont installé des DAB, des distributeurs automatiques de billets, fonctionnant 24h/24, même les week-ends.

En 2007, le nombre de cartes distribuées était d’un peu plus de 550 000 pour passer aujourd’hui à 1.5 million. La Poste aussi a lancé sa carte.

Plus de trois millions de clients ont reçu leur carte Edahabia et quatre millions de ces cartes monétiques ont été déjà fabriquées et se trouvent au niveau du réseau postal pour être délivrées, révélait en janvier dernier Abdelkrim Dahmani, directeur général d’Algérie Poste.

On est loin du nombre des détenteurs d’un compte courant (environ 15 millions), mais c’est déjà un nombre appréciable.

Près de six millions de cartes, bancaires ou postales, sont en circulation. Néanmoins, le nombre de transactions électroniques ne suit pas la courbe.

À peine un peu plus de 100 000 effectuées en 2017. 122 384 transactions, pour un montant total de  862 873 764,24 DA, précise M. Messaoudene.

Ce chiffre est d’autant plus dérisoire qu’il prend en compte les règlements des factures chez les grands prestataires de services que sont Sonelgaz (électricité et eau), Algérie Télécom (téléphonie fixe et Internet), ADE et Seaal (eau potable) qui ont introduit ce mode de paiement ces dernières années.

Le comble, c’est que même le e-commerce n’est pas mieux loti. 107 000 transactions pour un montant de 270 millions DA durant la même année.

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Le cash a la cote

Les Web marchands, qui se font de plus en plus nombreux, utilisent en fait le bon vieux cash dans leurs transactions. « La plupart des clients préfèrent le mode de paiement à la livraison au paiement par carte CIB », révèle Belkacem Cherfa, propriétaire du site d’e-commerce “DZboom” dans un entretien à notre confrère Liberté.

Le déficit en cartes bancaires étant hors de cause, où se situe alors le blocage ? Un problème de confiance pour certains. « J’ai une carte bancaire, mais je l’utilise uniquement pour le retrait au niveau des DAB, jamais pour payer mes achats. On dit qu’il n’y a aucun problème, que ça fonctionne, mais on ne sait jamais. Je ne prends aucun risque », reconnaît Saïd, un retraité d’une entreprise privée.

Le sexagénaire met aussi en avant ce qu’il croit être un autre inconvénient : le supplément à payer sur chaque achat. « Faux, rectifie le responsable du GIE. Le coût de la transaction est insignifiant. Deux dinars si le montant de la transaction est inférieur à 2000 dinars et six si le montant est supérieur à 2000 dinars. Et puis, cette petite commission, c’est le commerçant qui la paye. »

Deux à six dinars, ça couvre à peine les frais de l’opération. Les banques ne prennent aucun bénéfice sur les transactions électroniques.

Pour la sécurité, M. Messaoudene se montre aussi rassurant : « Le GIE a mis en place les règles de sécurité du système interbancaire et veille à leur respect. À ce jour, aucun incident sécuritaire et aucune fraude n’ont été enregistrés. »

Le directeur du GIE reconnaît toutefois une anomalie : le manque de maîtrise de ce nouveau système par certains commerçants.

« Il faut savoir que le commerçant est formé à l’utilisation du TPE lors de l’installation, néanmoins des anomalies ont été signalées, dues à un turnover au niveau des caisses des commerçants. L’organisation qui est en train de se mettre en place prévoit des processus de formations continues pour palier à ces anomalies. »

À y voir de plus près, ce manque d’engouement pour le paiement par carte relève du paradoxe. Car le client, d’abord, a tout à gagner. Son argent est en sécurité à la banque, il n’a plus besoin de se déplacer avec du cash, il a une meilleure traçabilité des dépenses et il ne paye aucune commission sur les transactions.

Le commerçant aussi à la garantie de paiement, la sécurisation des encaissements, l’augmentation du chiffre d’affaires, la fluidité au niveau des caisses, l’élimination des problèmes relatifs aux rendus monnaies et à la manipulation du cash…

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Commerce informel

Quant à l’État, il dispose là d’un moyen efficace de juguler le commerce informel et d’améliorer le recouvrement de la fiscalité. Sans parler de l’économie qui sera faite sur la gestion du cash (production et renouvellement des billets et des pièces, coût de comptage, coût d’équipement de comptage…).

Le gérant de “DZboom” parle d’un problème de mentalités. « Culturellement, pour un client âgé de 30 ans et plus s’étant habitué à payer ses achats cash pendant 25 ans et ne connaissant que ce mode de paiement, c’est difficile de faire son premier achat à travers une carte. »

Ne faut-il donc pas une large campagne de vulgarisation et de sensibilisation ? Du moins en ce qui concerne le GIE, ce n’est pas faute d’avoir essayé.

Une large campagne a été menée par cet organisme au deuxième semestre de l’année 2017, incluant des spots télé et radio, l’affichage urbain, la distribution de dépliants…

Mais au vu du nombre de transactions réalisées durant la même année, beaucoup reste à faire. La bancarisation de l’économie est une tâche de longue haleine. L’État algérien n’en est pas à sa première tentative du genre.

En 2006, il avait été question d’imposer le paiement par chèque pour toutes les transactions dépassant les 50 000 dinars. Le montant sera porté par la suite à 500 000 dinars, sans succès.

Le projet finira par être jeté aux oubliettes, avant de refaire surface en 2015 avec ce décret exécutif interdisant le paiement par cash pour toute transaction dépassant les 5 millions de dinars pour l’acquisition d’un bien immobilier et 1 million DA pour l’achat d’un véhicule.

À l’entrée en vigueur de ces dispositions, le 1er juillet 2015, les agents immobiliers avaient relevé un net recul des transactions. L’économie algérienne a pendant trop longtemps fonctionné avec le cash. La bancariser nécessite sans doute plus d’efforts et davantage de patience.

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